Nous ne sommes pas fait.e.s pour nous réguler seul.e.s

Notre système nerveux ne s'apaise pas seul. Il apprend à le faire, dès les premiers jours de la vie, au contact d'un autre système nerveux déjà calme. Ce besoin de l'autre pour retrouver son équilibre n'est pas une faiblesse ni un manque de volonté : c'est une donnée biologique, inscrite en nous depuis la naissance. Et contrairement à ce qu'on croit souvent, il ne disparaît jamais complètement.

Au commencement, le bébé ne peut pas se calmer seul

Un nouveau-né n'a aucun moyen de réguler ses états internes. Cette incapacité n'est pas un caprice de la nature : elle est physiologique. Le cortex préfrontal, la région du cerveau qui permet de moduler les émotions, est la dernière à arriver à maturité. Sa myélinisation — la formation de la gaine qui entoure les fibres nerveuses et rend la transmission de l'influx efficace — commence après la naissance et se poursuit pendant des années, jusqu'à l'âge adulte. Autrement dit, le système nerveux du tout-petit n'est tout simplement pas encore équipé pour retrouver seul son équilibre.

Lorsqu'il est submergé — par la faim, la peur, la fatigue, l'inconnu — le bébé a donc besoin d'un adulte dont la présence, la voix et le visage vont, littéralement, apaiser son système nerveux.

Le psychologue Edward Tronick a rendu ce mécanisme visible par une expérience devenue célèbre, le paradigme du « visage impassible » (still face), conçue à la fin des années 1970. Le déroulé est simple : une mère interagit normalement avec son bébé, puis, sur consigne, cesse brusquement toute expression et garde un visage neutre et immobile ; après un temps, elle reprend le contact.

Ce qu'on observe est frappant et se reproduit d'un bébé à l'autre. Tant que le visage reste figé, l'enfant tente d'abord de rétablir le lien — il sourit, tend les bras, appelle — puis, n'y parvenant pas, se désorganise : il s'agite, se détourne, finit par pleurer. Et dès que la mère redevient présente et expressive, l'enfant s'apaise. Le bébé ne se calme pas par lui-même : il retrouve son calme au contact d'un autre système nerveux, lui, déjà régulé.

Se réguler à deux

Ce mécanisme porte un nom : la corégulation. Un système nerveux encore immature s'accorde sur un système nerveux mature et calme, et trouve à son contact un équilibre qu'il ne peut pas encore produire seul.

Le neuroscientifique Allan Schore a montré combien ce processus est fondamental. Dans ses travaux sur la régulation affective et l'attachement, il décrit l'attachement lui-même comme la régulation, à deux, de l'émotion : le nourrisson s'appuie sur le système nerveux du parent pour interpréter ses propres sensations et moduler sa détresse. Ces échanges, répétés des milliers de fois, ne sont pas de simples moments de tendresse — ils façonnent le cerveau en développement.

La chercheuse Ruth Feldman a, quant à elle, mesuré cette coordination. Dans une étude où des mères et leurs bébés de trois mois interagissaient en face à face pendant qu'on enregistrait leur activité cardiaque, elle a montré que leurs rythmes cardiaques se synchronisaient à moins d'une seconde d'intervalle — et que cette concordance augmentait lors des moments d'échange de regards, de voix et d'émotion. Deux corps en lien accordent, littéralement, leurs battements.

Ce qui rend cette idée solide, c'est que des équipes différentes, par des méthodes différentes — l'observation filmée chez Tronick, la neurobiologie de l'attachement chez Schore, la mesure de la synchronie physiologique chez Feldman — aboutissent à la même conclusion. Le système nerveux humain, au début de la vie, se régule à deux.

Cette capacité ne disparaît jamais

En grandissant, quelque chose de précieux se produit. À force de vivre ces expériences d'apaisement partagé, l'enfant les intériorise et développe peu à peu sa propre capacité à se réguler. C'est ce qu'on appelle l'autorégulation : pouvoir, seul·e, retrouver son calme après une contrariété.

Mais cette autorégulation ne remplace jamais totalement le besoin de l'autre. Devenus adultes, nous continuons de nous réguler au contact des autres, souvent sans nous en rendre compte : une voix aimée qui suffit à faire retomber la tension, une présence tranquille qui apaise sans un mot, un regard qui rassure. Le besoin de l'autre pour retrouver son calme ne disparaît pas avec l'enfance — il s'atténue et se transforme, sans jamais s'effacer.

La théorie polyvagale, proposée par le neuroscientifique Stephen Porges, offre une manière d'expliquer ce phénomène en le reliant au rôle du nerf vague et aux signaux de sécurité que notre système nerveux capte chez l'autre. C'est une contribution éclairante — parmi d'autres — à la compréhension d'un fait que l'observation du tout-petit avait déjà rendu évident : nous sommes des êtres faits pour le lien.

Avoir besoin des autres n'est pas une faiblesse

Nous vivons dans une culture qui valorise l'autonomie, la capacité à « gérer seul·e », à ne dépendre de personne. Cette idée a sa valeur, mais elle raconte une histoire incomplète. Depuis le premier jour de notre vie, notre équilibre intérieur se construit et se retrouve dans la relation. Avoir besoin d'une présence pour s'apaiser n'est pas un défaut à corriger : c'est la trace de notre nature profondément sociale.

Nous ne sommes pas fait·e·s pour nous réguler seul·e·s. Nous ne l'avons jamais été.

Sources

  1. Tronick, E. Z., Als, H., Adamson, L., Wise, S., & Brazelton, T. B. (1978). The infant's response to entrapment between contradictory messages in face-to-face interaction. Journal of the American Academy of Child Psychiatry, 17(1), 1-13.
  2. Schore, A. N., & Schore, J. R. (2008). Modern Attachment Theory: The Central Role of Affect Regulation in Development and Treatment. Clinical Social Work Journal, 36, 9-20.
  3. Feldman, R., Magori-Cohen, R., Galili, G., Singer, M., & Louzoun, Y. (2011). Mother and infant coordinate heart rhythms through episodes of interaction synchrony. Infant Behavior and Development, 34(4), 569-577.
  4. Ishibashi, T. et al. (2018). Regulation of Central Nervous System Myelination in Higher Brain Functions. Neural Plasticity. PubMed
  5. Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-Regulation. New York : W. W. Norton.