Beaucoup de personnes qui ont vécu un accident ou une agression me disent la même chose, avec une honte palpable : "Je n'ai pas réagi. Je suis resté·e figé·e. Pourquoi je n'ai pas fui, ou ne me suis-je pas défendu·e ?"
Cette question mérite une réponse scientifique claire — pas un jugement.
Trois stratégies face à la menace, pas deux
Le réflexe fight-or-flight (combattre ou fuir) est largement connu. Mais Peter Levine, biophysicien et fondateur de la Somatic Experiencing, a identifié une troisième stratégie défensive, plus ancienne sur le plan évolutif : le freeze, ou immobilité tonique.
Lors d'une menace extrême, quand ni le combat ni la fuite ne sont possibles — parce que l'agresseur est plus fort, parce qu'on est physiquement contraint, parce que la situation est trop rapide ou trop écrasante — le système nerveux active cette troisième option : l'immobilisation complète. Le corps "fait le mort", au sens littéral du terme.
Ce mécanisme a été extensivement étudié dans le règne animal par le psychologue Gordon Gallup, dont les travaux fondateurs de 1977 ont établi l'immobilité tonique comme une réponse défensive innée face à la peur et à la prédation. Des chercheurs ont ensuite directement étudié son application aux victimes d'agression sexuelle : leur étude souligne que ce type de trauma implique souvent les éléments nécessaires au déclenchement de l'immobilité tonique chez les animaux — la peur et la contrainte physique perçue. En d'autres termes : figer lors d'une agression n'est pas une absence de réaction. C'est l'activation d'un mécanisme de défense vieux de plusieurs millions d'années, partagé avec de nombreuses espèces animales.
Ce n'est pas un choix. C'est un réflexe.
Comme l'explique Levine lui-même : lors d'un fight-or-flight, tous les muscles se préparent à l'action, le cœur s'accélère, l'adrénaline envahit le corps. Mais si aucune de ces options n'est efficace ou possible, le système nerveux bascule automatiquement vers l'immobilité. Ce n'est pas une décision consciente. C'est un réflexe de survie aussi ancien que les premiers vertébrés.
Pourquoi le corps reste bloqué après coup
Voici le point essentiel pour comprendre les symptômes qui persistent après un choc : cette réponse de freeze est conçue, biologiquement, pour être limitée dans le temps. Chez l'animal sauvage, une fois la menace passée, l'énergie massive mobilisée pour combattre ou fuir se décharge — par des tremblements, des secousses, un retour progressif au mouvement. L'animal "complète" sa réponse.
Mais si cette phase de décharge ne peut pas s'accomplir pleinement, cette charge reste piégée. Et du point de vue du système nerveux, la menace n'est jamais vraiment passée.
Stephen Porges, neuroscientifique et créateur de la théorie polyvagale, a apporté la précision neuroanatomique à ce que Levine observait cliniquement depuis des décennies. Les deux chercheurs se sont rencontrés en 1978, partageant un intérêt commun pour les processus corporels. Porges a démontré que cette réponse de freeze correspond à l'activation d'une branche spécifique du système nerveux parasympathique — la branche dite "dorsale vagale" — qui déclenche un arrêt complet lorsque la menace perçue est inéchappable.
Pourquoi certains animaux ne développent pas de trauma — et pourquoi les humains, si
Un fait frappant souligné par Peter Levine dans ses observations cliniques : les animaux sauvages vivant dans des conditions naturelles développent rarement un trauma chronique, bien qu'ils fassent face à des menaces régulièrement. Mais les humains — comme certains mammifères en captivité — sont souvent empêchés d'accomplir ce mouvement défensif jusqu'au bout, et restent bloqués soit en hyperexcitation, soit en immobilité.
C'est précisément ce que la Somatic Experiencing travaille à résoudre : non pas en revivant l'événement, mais en permettant au corps de compléter, enfin et en sécurité, ce que le système nerveux n'a pas pu terminer au moment du choc.
Ce que cela signifie pour vous
Si vous êtes resté·e figé·e lors d'un accident, d'une agression ou de tout autre événement traumatisant, ce n'était pas un manque de courage. C'était votre système nerveux qui activait, en une fraction de seconde, la stratégie de survie la plus ancienne et la plus puissante dont il dispose. Cette réponse vous a probablement protégé·e.
Le problème n'est pas que vous ayez figé. Le problème, c'est que cette énergie n'a peut-être jamais eu l'occasion de se décharger complètement. Et c'est précisément ce travail que permet la Somatic Experiencing.
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Sources
- Levine, P.A. Interview — "Peter Levine on Trauma Healing: A Somatic Approach", Psychotherapy.net. Lire l'interview
- Somatic Experiencing International. SE 101. traumahealing.org/se-101
- Levine, P.A. Waking the Tiger: Healing Trauma. North Atlantic Books, 1997.
- Gallup Jr., G.G. (1977). Tonic immobility: The role of fear and predation. Psychological Record, 27, 41–61.
- Marx, B., Forsyth, J., Gallup Jr., G.G., Heidt, J.M., & Fuse, T. (2008). Tonic immobility as an evolved predator defense: Implications for sexual assault survivors. Clinical Psychology: Science and Practice, 15, 74–90.