Décider avec ses émotions : ce que dit la recherche
On croit volontiers décider avec la raison, en laissant les émotions de côté pour y voir clair. Pourtant, chacun·e a déjà connu un choix pris « à contrecœur », ou une décision qui semblait juste sur le papier sans que l'on parvienne à s'y résoudre. La recherche des dernières décennies éclaire ce qui se joue dans ces moments.
Les émotions font partie de la décision
Jennifer Lerner et ses collègues ont passé en revue environ trente-cinq ans de travaux sur le sujet. Leur conclusion : les émotions influencent fortement les décisions, dans des domaines très variés, et leurs effets peuvent être utiles comme nuisibles. Elles interviennent donc y compris lorsque l'on croit raisonner « à froid ».
Face au risque, la réaction émotionnelle peut s'écarter de l'évaluation raisonnée, et souvent l'emporter. George Loewenstein et ses collègues rassemblent plusieurs observations en ce sens. Dans une étude qu'ils citent, des personnes acceptaient de payer davantage pour une assurance aérienne couvrant le décès par « acte terroriste » que pour une assurance couvrant le décès « toutes causes confondues », laquelle inclut pourtant la première. Les auteurs l'expliquent par le fait qu'un acte terroriste se représente facilement et évoque des images qui font peur, alors que « toutes causes confondues » n'en évoque aucune.
Une autre étude qu'ils citent l'illustre bien. On demandait aux participant·es combien ils et elles seraient prêt·es à payer pour éviter un événement désagréable, avec un risque plus ou moins grand qu'il se produise.
Quand il s'agissait de perdre vingt dollars, la réponse suivait logiquement le risque : 1 dollar si la perte n'avait qu'1 % de chances d'arriver, 18 dollars si elle était presque certaine (99 %).
Mais quand il s'agissait d'un choc électrique bref et douloureux, les participant·es étaient prêt·es à payer 7 dollars pour un risque de 1 %, et seulement 10 dollars pour un risque de 99 %. Autrement dit, presque la même somme, que le choc soit très improbable ou quasi certain.
Face à un événement chargé d'émotion, ce n'est donc pas la probabilité qui guide la décision : la simple possibilité qu'il arrive suffit à déclencher la peur.
Ce qui reste discuté
Le neuroscientifique Antonio Damasio a beaucoup contribué à faire connaître ce lien, notamment à partir de patient·es dont une lésion cérébrale avait altéré la capacité de décider. Dans une expérience publiée en 1997 avec ses collègues, des participant·es jouaient à un jeu de cartes composé de quatre paquets. Deux d'entre eux rapportaient davantage à chaque carte mais se révélaient désavantageux sur la durée, les deux autres rapportaient moins mais étaient avantageux. Les personnes sans lésion se mettaient à choisir les bons paquets avant de pouvoir expliquer pourquoi, et leur peau réagissait légèrement avant qu'elles ne piochent dans un paquet risqué : une petite sudation, que de fines électrodes posées sur la peau permettent de mesurer. Les patient·es atteint·es au cortex préfrontal ne montraient pas cette réaction et continuaient à mal choisir, même après avoir compris quelle stratégie était la bonne. Damasio y a vu l'effet de « marqueurs somatiques », c'est-à-dire de signaux du corps qui orienteraient la décision avant la conscience.
Cette interprétation fait débat. En 2004, Tiago Maia et James McClelland ont refait l'expérience avec quarante étudiant·es et un questionnaire plus sensible. Avec les questions d'origine, ils retrouvaient les résultats de 1997. Avec leur questionnaire, en revanche, les participant·es en savaient bien plus que ce que l'on avait cru : lorsqu'ils et elles choisissaient bien, la plupart pouvaient estimer les gains et les pertes de chaque paquet. Les deux chercheur·ses n'excluent pas qu'une part du processus soit non consciente, mais jugent que l'hypothèse demande de nouvelles preuves. Une revue critique publiée en 2006 par Barnaby Dunn et ses collègues aboutit à la même conclusion.
Le débat porte donc sur le mécanisme exact, et laisse intact le lien lui-même entre émotion et décision, que de nombreux autres travaux soutiennent.
Ce que cela peut changer au quotidien
Sans en tirer de règle, ces travaux invitent à la nuance. Une décision prise « à froid » n'est pas pour autant dépourvue d'émotion. Et comme les effets des émotions peuvent être utiles autant que nuisibles, il peut être utile de les reconnaître plutôt que de les écarter, pour en tenir compte consciemment dans le choix en cours.
Les émotions font partie de nos décisions, et les reconnaître permet d'en tenir compte avec plus de liberté.
Sources
- Lerner, J. S., Li, Y., Valdesolo, P., & Kassam, K. S. (2015). Emotion and decision making. Annual Review of Psychology, 66, 799-823.
- Loewenstein, G. F., Weber, E. U., Hsee, C. K., & Welch, N. (2001). Risk as feelings. Psychological Bulletin, 127(2), 267-286.
- Bechara, A., Damasio, H., Tranel, D., & Damasio, A. R. (1997). Deciding advantageously before knowing the advantageous strategy. Science, 275(5304), 1293-1295.
- Maia, T. V., & McClelland, J. L. (2004). A reexamination of the evidence for the somatic marker hypothesis: What participants really know in the Iowa gambling task. Proceedings of the National Academy of Sciences, 101(45), 16075-16080.
- Dunn, B. D., Dalgleish, T., & Lawrence, A. D. (2006). The somatic marker hypothesis: A critical evaluation. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 30(2), 239-271.
