Pourquoi on ne guérit pas seul
Après un choc, le système nerveux peut rester en alerte, comme si le danger n'était pas passé. On a beau se répéter que c'est fini, que l'on est en sécurité, le corps, lui, continue parfois de se tenir sur ses gardes. Et l'une des choses qui l'aident à retrouver son équilibre n'est pas un raisonnement, ni une technique : c'est le contact avec un autre système nerveux, lui, calme.
C'est une idée que l'on mesure mal. On imagine souvent la guérison comme un travail que l'on ferait seul, en soi-même. Pourtant, notre système nerveux n'a jamais fonctionné ainsi.
Nous nous régulons au contact des autres
Dès les premiers jours de la vie, un tout-petit ne peut pas s'apaiser seul. Il a besoin de la présence d'un adulte — sa voix, son visage, son rythme — pour que son système nerveux se calme. Le psychologue Edward Tronick l'a montré par ses expériences sur l'interaction entre le nourrisson et sa mère, et les travaux d'Allan Schore sur l'attachement, comme ceux de Ruth Feldman sur la synchronie des rythmes cardiaques entre parent et enfant, l'ont confirmé : au début de la vie, on se régule à deux.
Cette capacité, nous l'intériorisons peu à peu, jusqu'à pouvoir nous apaiser seuls. Mais nous ne cessons jamais complètement de nous réguler au contact des autres. Une voix aimée qui suffit à faire retomber la tension, une présence tranquille qui rassure sans un mot : le besoin de l'autre ne disparaît pas, il change de forme.
Un système nerveux calme en apaise un autre
C'est là que, dans le cadre d'une thérapie, la présence de la personne qui accompagne prend tout son sens. Lorsqu'elle reste ancrée, posée, présente — y compris dans un moment difficile — son état se transmet. Par le ton de la voix, le rythme, l'expression du visage, la manière d'être là, son système nerveux adresse à celui de l'autre un message simple et profond : ici et maintenant, il n'y a pas de danger.
Ce message ne passe pas d'abord par les mots. Il est capté par le système nerveux bien avant d'être pensé, en deçà de la conscience. La personne accompagnée n'a pas besoin de se convaincre qu'elle est en sécurité : son corps le perçoit, à travers la présence de l'autre. À l'inverse, si la praticienne est elle-même tendue, pressée, mal à l'aise, ce sont ces signaux-là que le corps de l'autre capte — car on ne peut pas feindre la sécurité.
La théorie polyvagale, proposée par le neuroscientifique Stephen Porges, offre une manière d'expliquer ce phénomène, en décrivant comment notre système nerveux évalue en permanence les signaux de sécurité ou de danger chez l'autre. C'est un cadre éclairant parmi d'autres — mais le phénomène lui-même, cette transmission d'un état d'un corps à l'autre, est observé bien au-delà d'une seule théorie.
Pourquoi cela compte tant après un choc
Un traumatisme laisse le système nerveux convaincu que la menace est toujours présente. C'est pourquoi il ne suffit pas de comprendre, ni de se raisonner, pour aller mieux : tant que le corps perçoit un danger, il reste en alerte, quoi qu'en dise l'esprit.
C'est précisément là que le contact avec un autre système nerveux devient essentiel. Le système nerveux de la personne accompagnée peut, un temps, s'appuyer sur la régulation de celui qui l'accompagne — retrouver, à son contact, un équilibre qu'il ne parvient pas encore à produire seul. La présence accordée n'est pas un supplément agréable au travail : elle fait partie du chemin vers l'apaisement.
Une nuance importante
Il est un cas où cette rencontre demande plus de temps et de délicatesse. Pour certaines personnes, la relation elle-même n'a pas été, dans le passé, un lieu sûr. Leur système nerveux a appris tôt que la proximité pouvait être imprévisible, voire dangereuse. Alors, paradoxalement, la présence de l'autre — ou même le simple fait de se détendre — peut être perçue comme une menace.
Dans ces situations, la corégulation ne va pas de soi. Elle ne se force pas. Elle se construit lentement, en respectant les défenses de la personne plutôt qu'en cherchant à les contourner, jusqu'à ce que le système nerveux découvre, à son rythme, qu'il est possible de se laisser rejoindre. C'est un cheminement plus long — et il montre à quel point le lien est central : c'est souvent là, dans la relation, que quelque chose peut se réparer.
Nous ne sommes pas faits pour guérir seuls
Nous avons besoin d'un·e autre pour retrouver notre calme. C'est ainsi que notre système nerveux fonctionne, depuis le premier jour. La présence d'une personne calme et accordée peut redevenir le lieu où le corps réapprend, doucement, qu'il est possible d'être en sécurité.
On ne guérit pas seul. C'est notre nature d'êtres faits pour le lien.
Sources
- Tronick, E. Z., Als, H., Adamson, L., Wise, S., & Brazelton, T. B. (1978). The infant's response to entrapment between contradictory messages in face-to-face interaction. Journal of the American Academy of Child Psychiatry, 17(1), 1-13.
- Schore, A. N., & Schore, J. R. (2008). Modern Attachment Theory: The Central Role of Affect Regulation in Development and Treatment. Clinical Social Work Journal, 36, 9-20.
- Feldman, R., Magori-Cohen, R., Galili, G., Singer, M., & Louzoun, Y. (2011). Mother and infant coordinate heart rhythms through episodes of interaction synchrony. Infant Behavior and Development, 34(4), 569-577.
- Porges, S. W. (2011). The Polyvagal Theory: Neurophysiological Foundations of Emotions, Attachment, Communication, and Self-Regulation. New York : W. W. Norton.
