On n'en parle presque jamais. Pourtant, chaque jour, des personnes sortent d'une opération, d'une anesthésie générale, ou d'un séjour aux urgences avec quelque chose de plus que des points de suture : une empreinte invisible dans leur système nerveux.
Si depuis votre intervention vous dormez mal, vous sentez étrangement déconnecté·e de votre corps, vous évitez les hôpitaux ou les blouses blanches, ou si vous ne vous reconnaissez plus tout à fait — ce que vous vivez a un nom. C'est un traumatisme médical. Et il est possible de s'en remettre.
L'origine de la Somatic Experiencing : une salle d'opération
C'est une histoire peu connue, mais elle mérite d'être racontée.
En 1969, lors d'une séance avec une jeune femme prénommée Nancy, Peter Levine — le futur fondateur de la Somatic Experiencing — a vécu le moment fondateur de toute sa carrière. Sans prévenir, Nancy s'est figée, son pouls s'emballant, alors qu'elle revivait les instants d'une opération chirurgicale traumatisante vécue dans son enfance — y compris le fait d'avoir été ligotée et anesthésiée à l'éther.
C'est à partir de cette expérience que Levine a compris quelque chose d'essentiel : le trauma n'est pas dans l'événement lui-même, mais dans la réponse du système nerveux à cet événement. Et les interventions médicales — aussi nécessaires soient-elles — peuvent déclencher exactement cette réponse.
Pourquoi le corps vit une opération comme une menace
Lors d'une anesthésie générale ou d'une intervention chirurgicale, le corps est placé dans une situation radicalement paradoxale : il subit une agression physique intense — incisions, manipulation des tissus, immobilisation totale — sans pouvoir fuir, se défendre, ou même crier.
Le système nerveux enregistre cette situation comme une menace écrasante et active les réponses de survie — combat, fuite, ou figement. Si cette énergie ne peut pas se compléter, elle reste "bloquée", se manifestant ensuite sous forme de symptômes persistants : tension chronique, hypervigilance, douleurs inexpliquées, fatigue, troubles du sommeil, anxiété dans les environnements médicaux, ou sentiment de déconnexion des sensations physiques.
Un médecin ayant lui-même vécu de nombreuses opérations sous anesthésie à l'éther dans son enfance témoigne : "Je n'avais jamais réalisé que ces expériences étaient traumatisantes et avaient façonné une grande partie de ma vie."
Ce n'est pas une question de fragilité. C'est de la biologie.
Les interventions médicales les plus souvent traumatisantes
Toutes les interventions ne sont pas vécues de la même façon, mais certaines situations sont particulièrement propices au trauma :
L'anesthésie générale plonge le corps dans un état de conscience altérée où les mécanismes de régulation habituels sont suspendus. Le système nerveux autonome continue pourtant de réagir aux stimuli chirurgicaux — il enregistre, même si le patient ne s'en souvient pas consciemment.
Les urgences et hospitalisations non préparées — accident, crise cardiaque, intervention en urgence — combinent l'état de choc initial avec l'environnement hospitalier (bruits, lumières, douleur, séparation des proches) dans une expérience souvent submergeante.
Les interventions répétées ou prolongées — cancers, maladies chroniques, soins intensifs — exposent le système nerveux à un stress cumulatif qui peut dépasser ses capacités d'adaptation.
Les procédures invasives vécues sans soutien suffisant — coloscopies, ponctions, biopsies — où la personne est consciente mais immobilisée, sans possibilité de réagir.
Comment la Somatic Experiencing aide
La SE ne demande pas de raconter l'opération en détail. Elle ne revit pas l'événement. Elle travaille avec ce que le corps ressent maintenant — les tensions, les zones d'engourdissement, les micro-mouvements — pour permettre au système nerveux de compléter les réponses de survie qui ont été interrompues sur la table d'opération.
La SE facilite la complétion sécurisée de ces réponses sans demander aux clients de revivre les souvenirs traumatiques en détail. Progressivement, le système nerveux apprend que la menace est passée. Que le corps peut à nouveau se sentir en sécurité.
Ce que j'ai moi-même traversé
Il y a quelques années, j'ai reçu un diagnostic de cancer. Ce qui a suivi — une opération sous anesthésie générale, puis une chimiothérapie — a été traumatisant de deux façons très différentes.
L'anesthésie générale a laissé dans mon corps quelque chose d'indicible : la sensation d'avoir été absente à moi-même pendant qu'on intervenait sur mon corps — présente sans l'être, incapable de me défendre, de réagir, de dire stop. Une perte de continuité et de souveraineté sur moi-même d'une façon que les mots peinent à décrire.
La chimiothérapie, elle, a été une agression lente et répétée — le corps soumis, séance après séance, à quelque chose de toxique nécessaire à sa survie. Deux expériences, deux types d'empreintes sur le système nerveux.
C'est une dizaine de séances en Somatic Experiencing qui m'ont permis d'en sortir. Non pas d'oublier, mais de retrouver un système nerveux qui n'est plus en état d'alerte permanent. Un corps qui se sent à nouveau habitable.
C'est aussi pour cette raison que j'accompagne aujourd'hui des personnes ayant vécu des interventions médicales difficiles — parce que je sais, de l'intérieur, ce que ça laisse.
Un mot sur votre expérience personnelle
Si vous lisez cet article parce que vous reconnaissez quelque chose dans ce que vous venez de lire — une opération qui ne passe pas, une anesthésie dont vous portez encore quelque chose — sachez que ce n'est pas dans votre tête. Votre corps a fait ce qu'il devait faire pour survivre. Et il existe un chemin pour s'en remettre.
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Sources
- Levine, P.A. Waking the Tiger: Healing Trauma. North Atlantic Books, 1997.
- Somatic Experiencing International — SE 101
- Wholeness Collective Therapy Group — Relearning Safety After Medical Trauma
- Dr. Robert Muller — Doctor Addresses Prevalence of Medical Trauma, Somatic Experiencing International, 2022.
- INSERM — Pourquoi perdons-nous conscience lors d'une anesthésie générale ?
